Richard Serra
27 mars 1999 – 17 octobre 1999
Né à San Francisco en 1939, Serra a suivi des études de Langue Anglaise à l'Université de Californie de Santa Barbara et, postérieurement, d'Art à l'Université de Yale en 1964. Il passe les années suivantes à Paris et en Italie avant de s'établir à New York en 1966. En 1967 et 1968, il se consacre à l'exploration d'une liste de verbes, comme « éclabousser », « enrouler », « appuyer » , « couper » et « plier », qui décrivent la plupart des processus suivis par l'artiste tout au long de sa carrière, en utilisant ses propres mains ou des méthodes de fabrication industrielles.
Serra a très tôt réalisé des œuvres dans lesquelles l'essentiel était le processus. À l'aide de matériaux peu fréquents, comme le caoutchouc, qu'il accrochait par bandes aux cimaises des galeries, et le plomb fondu, qu'il projetait dans les angles formés par un mur et le sol, Serra a consacré une attention toute spéciale au processus de formation des matériaux ainsi qu'à leurs réactions face aux contraintes externes comme la gravité ou la température.
Ayant pris conscience que ces premières œuvres continuaient à perpétuer la traditionnelle relation figure-fond avec le sol ou le mur, Serra, en 1969, entreprend de se déplacer dans une autre direction. Avec son œuvre, aujourd'hui tenue comme fondatrice, One Ton Prop (House of Cards) [Étai une tonne (Château de cartes)] formée de quatre plaques de plomb maintenues à la verticale par leur propre poids en s'appuyant les unes contre les autres, Serra commence à s'intéresser à la nature tectonique de la sculpture. De la même façon qu'avec les œuvres qui reflétaient leur processus de création, la nature de leur construction continuait à être perceptible.
Dans sa série d'Étais, Serra rend manifestes les principes de l'équilibre et de la gravité, ainsi que leur rôle élémentaire dans la production sculpturale. En dépit de la flexibilité du plomb et de leur poids élevé, ces œuvres sont pleines de tension; l'apparente instabilité des éléments crée un conflit entre la crainte que la pièce ne s'effondre et la compréhension des lois de la physique. À partir de 1970 Serra a travaillé surtout l'acier, un matériel associé habituellement à l'architecture et à la l'ingénierie, disciplines dans lesquelles l'artiste a cherché une compréhension des origines de la sculpture.
Avec l'introduction de l'acier comme matériau, l'échelle de son œuvre augmente de façon spectaculaire. Ses créations ne peuvent plus être considérées comme des objets discrets; leur sens et leur composition ne peuvent pas être séparés de leur environnement et le spectateur ne peut plus les voir comme un tout sans une démarche exagérée. Cet intérêt pour l'expérience perceptive contingente au mouvement à travers l'espace et le temps et, selon Serra lui-même, pour le « souvenir et l'anticipation », a surgi à la suite de la visite par Serra des jardins Zen de Kyoto au cours d'un voyage au Japon de six semaines en 1970: Dans le jardin Zen la perspective fixe n'existe pas. L'influence de ce voyage est évidente dans de nombreux travaux postérieurs, comme ceux présentés ici, dont la vision extérieure ne nous donne aucune piste sur la forme intérieure.
La série actuelle de Serra torsions elliptiques, dont huit exemplaires figurent dans cette exposition, est encore liée au vocabulaire artistique que Serra est allé développant au cours des trente dernières années, mais elle reflète aussi un tournant important. Tandis que jusqu'à maintenant la physicalité de l'espace a constitué une préoccupation constante de l'artiste, dans ces nouvelles œuvres l'espace se transforme en son matériau. Ainsi que l'exprime Serra:
« Dans la plupart des œuvres antérieures à torsions elliptiques, je travaillais l'espace entre le matériau que je manipulais et je me concentrais sur la taille et l'emplacement de l'oeuvre en fonction d'un contexte donné. Dans ces œuvres, en revanche, j'ai commencé par le vide, autrement dit, par l'espace, j'ai commencé du dedans vers le dehors, et non du dehors au dedans, pour pouvoir trouver la peau »*.
Le design des pièces que l'artiste appelle "réceptacles" est basé sur deux ellipses parfaites et identiques qui se chevauchent dans un angle. L'acier s'incurve pour se transformer en une peau qui enserre les vides elliptiques et qui tourne au fur et à mesure qu'elle s'élève de l'ellipse inférieure à l'ellipse supérieure. Les plans courbes de l'acier s'infléchissent vers l'intérieur et vers l'extérieur dans un mouvement continu, créant ainsi une forme jamais vue en architecture ou en sculpture. Serra a conçu en partie cette série à la suite d'une visite à San Carlo alle Quattro Fontane de Borromini, à Roma, dont la coupole elliptique s'élève au-dessus de l'espace central de l'église comme un cylindre ovale. Serra a senti alors le besoin d'explorer comment cette forme pourrait se replier vers l'intérieur sur elle-même. Pour résoudre ce problème, l'artiste et un assistant confectionnèrent des maquettes en utilisant deux ellipses en bois reliées par une cheville qu'ils enveloppèrent ensuite dans une unique plaque de plomb. C'est à partir des mêmes principes que le logiciel CATIA, conçu au départ pour l'industrie aérospatiale, a pu réaliser les dessins à ligne continue du volume et effectuer les calculs de sinuosité de chaque plaque d'acier requis par la réalisation des œuvres réelles, qui pèsent approximativement 20 tonnes chacune et mesurent jusqu'à 4,1 mètres de haut. (Chaque ellipse comporte de deux à trois plaques). Après une longue recherche, Serra trouva deux aciéries pouvant fabriquer des œuvres aussi complexes. Trois des ellipses aujourd'hui installées ont été fabriquées dans le chantier naval/ aciérie de Beth Ship dans le Maryland, E.U. et cinq dans la Pickhan Umformtechnik GmbH de Siegen, Allemagne. Comme le montrent les différentes patines de l'acier, Serra a huilé quelques-unes des œuvres, bien qu'il ait laissé la plupart d'entre elles se rouiller.
Ces sculptures s'adaptent parfaitement à la galerie 104 (conçue par Frank Gehry à partir du même logiciel CATIA que Serra utiliserait par la suite) du Musée Guggenheim Bilbao. Les torsions elliptiques apparaissent à côté du Snake (Serpent), 1996, une œuvre que l'artiste a réalisé spécifiquement pour le Musée Guggenheim Bilbao. Formée de trois courbes d'acier qui serpentent et composée de six sections (deux par courbe), Serpent mesure au total 31,65 mètres de long, 4 mètres de haut et plus de 6,8 mètres de large. La sensation de mouvement et d'instabilité que transmettent ses couloirs sinueux et inclinés est reflétée et magnifiée dans les torsions elliptiques, qui prolonge l'intérêt de Serra pour les formes curvilignes mais en y ajoutant une torsion. Dans Serpent, chaque plaque d'acier s'incline dans une direction précise; dans Torsions elliptiques, une plaque peut être aussi concave que convexe. En réalité, il n'existe dans la structure aucune ligne verticale perceptible. Ces nouvelles formes semblent défier la gravité et la logique en donnant l'impression que l'acier est aussi malléable que le feutre. En changeant de façon inattendue au fur et à mesure que le spectateur se déplace à l'intérieur ou à l'extérieur de l'œuvre, ces sculptures créent des expériences surprenantes de l'espace et de l'équilibre en provoquant une sensation vertigineuse d'acier solide et d'espace en mouvement.
Cette exposition a été organisée par The Museum of Contemporary Art (MOCA), Los Angeles.
* Lynne Cooke et Michael Govan. Interview with Richard Serra. In Richard Serra: Torqued Elipses. New York: Dia Center for the Arts, 1997, p.13.
Richard Serra
Vue des Torsions elliptiques (Torqued Ellipses) dans la salle 104


